Caroline de Lichtfield

[La part d'un ami, Volume I, pp. 179 - 183]

[179] Dès qu'elle fut levée elle courut au pavillon. L'heure du rendez-vous étoit passée, et Lindorf n'arrivoit point. [180] Elle attendit une demi-heure, qui lui parut un siècle, et pendant laquelle elle ouvrit et referma dix fois la petite porte et la croisée qui donnoient sur le chemin. Elle alloit sans cesse de l'une á l'autre, regardoit du côté par où Lindorf devoit venir, aussi loin que sa vue pouvoit aller.

Enfin elle l'aperçut, et son émotion fut si vive, qu'elle fut forcée de s'asseoir, et qu'elle ne put le saluer, lorsqu'il entra, que par une inclination de tête. Sa pâleur extrême, son abattement, la frappèrent. Il s'avançoit en tremblant et sans pronouncer un seul mot. Quand il fut près d'elle, il mit un genou en terre, et, lui présentant un gros paquet cacheté et une boîte á portrait: "Recevez ceci, dit-il d'une voix basse et altérée, de la part d'un ami. Adieu, Caroline, adieu; soyez heureuse." Et lui ayant baisé la main deux fois avec passion et respect, il se releva, mit son mouchoir sur ses yeux, et sortit du pavillon.

[181] Sans le paquet et la boîte qui étoient lá sur ses genoux, Caroline auroit cru que cette apparition subite étoit un songe, une illusion. Elle suivit Lindorf des yeux avec un étonnement stupide. Dès qu'elle ne le vit plus, ses bras s'étendirent d'eux-mêmes vers la porte. O Lindorf, Lindorf! s'écria-t-elle. Mais Lindorf n'y étoit plus, il ne l'entendoit plus.

Elle se lève avec transport, laisse tomber ce qu'il lui a remis, court á la croisée, et le voit encore qui s'éloignoit avec rapidité. Bientôt elle l'a perdu de vue. Alors ses larmes coulent en abondance, et préviennent peut-être un évanouissement. Pendant long-temps elle se livra un plus violent désespoir. C'en est fait; je ne le reverrai plus; il est perdu pour moi… Et les sanglots coupoient sa voix, arrêtoient sa respiration; et ses larmes recommençoient avec plus de violence. Enfin ses yeux se portèrent sur le paquet et la boîte qu'il lui avoit laissés, et qui étoient á [182] terre devant elle. Sans doute elle y trouveroit quelques éclaircissemens sur cet adieu si singulier. Elle relève d'abord la boîte: C'est son image que je vais voir, pensoit-elle en cherchant á l'ouvrir. Cher Lindorf! en ai-je besoin pour me rappeler tes traits? C'étoit cependant une consolation dont elle sentoit tout le prix. Elle ouvre: quelle est sa surprise! … C'est bien l'uniforme de Lindorf, c'est bien un capitaine aux gardes, mais ce n'est point celui qu'elle aime; c'est bien un très-bel homme, mais entièrement différent de Lindorf, et qui lui est inconnu. Elle referme promptement la boîte, la jette sur la table avec colère, et court au papier: Voyons, dit- elle, si cet homme inconcevable m'expliquera ce mystère. De qui donc est ce portrait? et qu'est-ce qu'il veut que j'en fasse? Elle décachette le paquet. Il renfermoit beaucoup de papiers de l'écriture de Lindorf, et des lettres ouvertes, d'une autre main. Caroline étoit si saisie, qu'elle ne comprenoit [188] d'abord á ce qu'elle lisoit; cependant elle rassembla toutes ses idées, s'assit auprès d'une fenêtre, prit les papiers écrit par Lindorf, et commença sa lecture.


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