Caroline de Lichtfield

[Continuation du cahier, Volume II, pp. 97 - 104]

[97] Lettre du comte de Walstein au baron de Lindorf

A Berlin.

Saint-Pétersbourg.

"Elle, mon cher Lindorf, elle seule au monde. Ne pensez plus qu'á elle dans l'univers entier; ou si votre bonheur vous laisse quelques instans pour l'amitié, employez-les á vous dire que votre ami en jouit presque autant que vous. Heureux Lindof! vous aimez: vous êtes sûr d'être aimé. Vous avez trouvé le coeur qu'il vous falloit, l'âme qui [98] sympathise avec la vôtre, celle á qui l'Ętre Suprême dit en la formant sur le même modèle: Je vous crée l'une pour l'autre. -- Et tu crains que je ne m'oppose á ses décrets immuables, que je ne t'arrache á celle qui t'étoit destinée de tout temps! Je n'en doute pas: il n'y a pas un mot dans ta lettre qui ne prouve le véritable amour. Tu sais trop bien le peindre pour ne pas le sentir et l'inspirer. Le voilá précisément cet état qui m'a toujours paru la félicité suprême, dont j'avois l'idée au fond de mon coeur, et que je croyois une chimère. J'en voyois bien quelque chose dans le ménage de Justin et de Louise, mais je l'attribuois á la simplicité des champs, et ne croyois pas possible qu'on pût la trouver ailleurs. Il m'est bien doux que ce soit mon ami qui la réalise, qui me prouve qu'on peut être heureux sur cette terre, et l'être par le sentiment. Tout m'assure la vérité [99] du vôtre, mon cher Lindorf, jusqu'á ce sacrifice que vous m'offrez de si bonne foi, et que je serois un barbare d'accepter. L'intérêt même de ma soeur, son intérêt bien entendu, me le défendroit quand le vôtre ne m'auroit pas décidé. Vous êtes honnête homme; et je vous crois lorsque vous m'assurez de tous vos soins pour lui cacher qu'elle n'auroit pas la première place dans votre coeur. Mais êtes-vous sûr d'y réussir? Non, mon ami. Je suis convaincu qu'il n'est pas possible de tromper une femme lá-dessus; et votre malheur á tous les deux seroit une suite infaillible de cette découverte.

Je veux même tranquilliser tout-á-fait votre délicatesse et votre conscience sur notre chère Matilde. Elle vous est certainement fort attachée; vous êtes le premier et le seul homme qui lui fait quelque impression. Mais , soit que cela vienne de son caractère, de son éducation, ou de [100] sa grande jeunesse, ce n'est point avec cette sensibilité profonde, qui fait qu'une première inclination décide ou du bonheur ou du malheur de la vie. Je ne sais même trop si l'on doit donner ce nom á ses sentimens pour vous.

Il m'a paru que l'imagination étoit plus exaltée que le coeur n'étoit touché; que la contradiction et les obstacles lui avoient fait prendre pour de l'amour ce qui peut-être n'étoit dans le fond que la simple amitié. A mon dernier voyage á Dresde, je fus frappé de la légèreté, de la gaîeté même avec laquelle elle soutenoit votre absence et ses chagrins. Elle me parloit cependant de vous avec tendresse; mais elle pleuroit et rioit tout á la fois, et juroit qu'elle vous aimeroit toujours, en faisant un saut, en chantant une ariette. Je ne m'en inquiétois pas, parce que, je vous l'avoue, je prévoyois un peu ce qui vous est arrivé; et dans le cas où je [101] me serois trompé, je voyois bien des bons côtés dans cette façon d'aimer. Je ne doute pas qu'elle ne se console très-vite, et qu'elle ne soit même charmée de vous savoir heureux.

Le jeune Zastrow est arrivé. On le dit très-aimable; peut-être aidera-t-il á sa consolation. Quoi qu'il en soit, ayez l'esprit en repos lá-dessus, et croyez que la soeur et le frère seront heureux de votre bonheur. Je vous rends donc votre entière liberté, mon cher Lindorf, et je ne vous blâme que d'en avoir pu douter. Courez, dès que vous aurez eu cette lettre, en faire hommage á celle que vous aimez, et qui le mérite si bien, si j'en juge par le portrait que vous m'en faites. Je le crois d'autant plus vrai, qu'il me paroit qu'avec tout l'enthousiasme de l'amour vous avez conservé de la raison et de l'empire sur vous-même. Combien je m'impatiente d'en juger par mes [102] propres yeux, et, comme vous le dites, d'applaudir á votre choix! Ce plaisir sera peu retardé. Je prépare tout pour mon retour á Berlin, et vous ne pouvez plus m'écrire ici. Quand vous recevrez cette lettre, je serai probablement en route, et bientôt après dans vos bras. Alors, mon cher ami, nous n'aurons plus de mystère l'un pour l'autre; car nous n'en sommes encore mutuellement qu'aux demi-confidences. J'apprendrai qui est Elle, et vous saurez aussi le secret de ma vie, que je vous ai caché malgré moi jusqu'á présent. Il m'en coûtoit trop de vous affliger, et de vous faire partager un chagrin que vous ne pouviez adoucir. Peut-être cessera-t-il á mon arrivée; peut-être aussi suis-je destiné á ne jamais jouir de ce bonheur, que je ne vous envie pas. mais que je voudrois partager avec vous.

O Lindorf! il existe une Elle aussi pour moi; et vous serez bien surpris [103] quand vous apprendrez… Mais pas un mot de plus jusqu'á ce que je vous revoie. J'espère vous trouver heureux ou bien près de l'être: voilá du moins un bonheur dont je suis sûr, et qui peut me suffire. Adieu. Si vous parlez á Elle de votre ami; si elle sait qu'elle a remplacé ma soeur, dites-lui que j'ai déjá pour elle les sentimens d'un frère. Peut-être aurai-je bientôt une amie á présenter á Matilde. Qu'elle la rende sensible comme elle, qu'elle vous aime comme vous méritez de l'être, et je n'aurai plus rien á désirer.

P. S. Si vous n'étiez pas amoureux, j'aurois peine á vous pardonner deux étourderies; la première, est de n'avoir point daté votre lettre. Je ne sais ni combien elle est restée en chemin, ni où vous êtes á présent. J'imagine que c'est toujours á Berlin, et je vous écris á votre adresse ordinaire. L'autre est de ne pas me dire un mot de la morte de votre [104] oncle le commandeur, ni de son testament. Je l'ai appris d'ailleurs, et je vous félicite de cette augmentation de fortune. Mais ce n'est pas ce qui vous touche á présent. La clause de la succession qui vous oblige á vous marier dans l'année, vous paroîtra cependant douce á remplir. Adieu, cher Lindorf. Combien je suis impatient de vous voir, et que nous aurons de choses á nous dire!"


Page Last Updated 9 January 2003